17 Boulevard de Strasbourg - 75010 Paris
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« Le Concert de la Ville Japonaise ». Ainsi s’appelait en 1893 ce lieu dénommé aujourd’hui, l’Archipel (17 boulevard de Strasbourg). Le nom de ce café-concert plutôt miteux essayait peut-être d’évoquer le sulfureux Divan Japonais de la rue des Martyrs (le Divan du monde aujourd’hui) dont Toulouse-Lautrec a fait une célèbre affiche.

Le Guide des plaisirs de 1900 plante le décor : « A l’entrée, grande porte japonaise. La salle est divisée en deux parties égales par une demi-cloison. Dans la première, limitée par une petite scène, on entend des chansons drôles, et dans la seconde, où tout profane peut pénétrer, on a le loisir de causer de très près avec les divettes. On est dans les coulisses, cela dure jusqu’à onze heures. Alors s’ouvre au sous-sol, jusqu’à deux heures du matin, Le Caveau, dont la large salle est ornée de magots japonais et où des chansonniers de Montmartre et d’ailleurs se font entendre dans des chansons plus ou moins rosses ». Le chansonnier René Devilliers précise qu’il s’agissait de « de nombreux poèmes et chansons d'une tendance plutôt révolutionnaire, mais d'une excellente forme littéraire. C'était un peu les séquelles du mouvement de la Commune ». (1) Quoi d’étonnant puisque l’un des animateurs du lieu aurait justement été, en 1893, puis en 1898, un roi de la nuit, Maxime Lisbonne, acteur-imprésario, mais aussi ex-colonel de la Commune dans la légion du Xème arrondissement, repreneur en mars 1894 du …Divan Japonais ! Il y présenta Le coucher d’Yvette, premier spectacle avec une femme nue, genre promis à un beau succès !

En tout cas la Ville japonaise va bientôt décliner, et voici comment Maurice Chevalier - quatorze ans - en décrit l’ambiance en 1902.

« Le public de la Ville Japonaise se composait en majorité de vieux rentiers paillards qui venaient avec de jeunes femmes qu’ils entretenaient. […].
Ce public de presque vieillards vicieux et de poules intéressées formait le noyau journalier de l’établissement. Le reste de la salle se composait d’une audience de passage, ce concert étant situé sur le Boulevard de Strasbourg, boulevard excessivement vivant et mouvementé. Beaucoup de commis voyageurs attendant l’heure d’un train pour la gare de l’Est ». Chevalier explique que les clients sont totalement indifférents aux artistes, « tellement ces vieux michés étaient intéressés par leurs histoires personnelles et leurs chassés-croisés (…).
Si un artiste avait – par extraordinaire – eu suffisamment de talent pour être applaudi bruyamment, je crois qu’il aurait, alors, été résilié comme dérangeant la douce quiétude de ce mélange de café-concert et de maison close». Entrepris par une professionnelle du lieu, Chevalier connaît à la Ville Japonaise de premiers émois, « comme si je n’étais pas assez remué par tout ce que je ne pouvais pas ne pas surprendre dans les chambres ouvertes qui nous servaient de loges !! ».

Comme dans les autres cafés-concerts, dès 1901 le cinéma y est une des attractions épisodiques. Cependant, le lieu, devenu Le Zéta, cabaret artistique, est en faillite quand en août 1907 l’acquiert un célèbre rejeton du 10ème, Gaston Brunswick, dit Montéhus (1872-1952), qui rebaptise le lieu Le Pilori de Montéhus. Ce véhément « chansonnier humanitaire », farouchement anticlérical, antimilitariste, « socialiste » - au sens de l’époque est connu de longue date comme un artiste très engagé, qui électrise le public. Juif, Montéhus avait en 1901 tenu tête aux diatribes antisémites de Drumont et Rochefort pendant 70 représentations épiques aux Ambassadeurs des Champs-Elysées. En 1907 il est proche des anarchistes du journal-brûlot « La Guerre Sociale » de Gustave Hervé (Almereyda, père du futur cinéaste Jean Vigo, en fut aussi l’un des fondateurs). N’oublions pas qu’au moment où se développe le cinéma, le climat social est critique en France, des grèves et leur répression se multiplient, l’Affaire Dreyfus et la Loi de séparation de l’Eglise et de l’Etat viennent de diviser profondément la société.

Chanteur, acteur, Montéhus est l’auteur de monologues superbes, de pièces et surtout de centaines de chansons dont certaines sont restées célèbres. En 1905, il avait écrit Grève des mères (la grève des ventres, pour ne pas fournir de chair à canon aux armées) et au moment où il achète la Ville Japonaise, Gloire au 17ème (un 17ème régiment d’infanterie qui a refusé de tirer sur des grévistes viticulteurs à Béziers), chanson qui fera le tour du monde. En 1910, ce sera La Jeune Garde, mais la chanson la plus connue reste cependant La Butte Rouge (1923), enregistrée depuis par de nombreux artistes, dont Yves Montand, et tout récemment Zebda ou Renaud.

Pour Montéhus, acquérir une petite salle bien située, à deux pas des rutilantes Scala et Eldorado, c’est donc se donner un lieu sûr pour exprimer ses convictions, que nous lui laissons résumer :

Ma Patrie, c’est là où je me trouve, où je m’arrête,
C’est là où je peux manger à ma faim,
C’est là où je peux reposer ma pauvre tête
Et rêver au bonheur du genre humain.(…)
Pour combattre du peuple la misère,
Que faut-il faire disparaître ? Deux monuments :
L’Eglise et la Caserne, mises en poussière,
Et le genre humain vivra libre et sans tourments (3)

Le 4 octobre 1907, le jour de l’ouverture du Pilori, la revue Comoedia demande : Que va faire Montéhus ? Voici sa réponse :

En passant boulevard de Strasbourg, et regardant les profondeurs des précipices creusés pour installer le métropolitain, je fus pris de vertige et précipité au fond de l’abîme. (…) Quel fut mon étonnement ! Je me trouvais dans une rue du Vieux Paris – une des places où jadis on a fait souffrir ceux qui avaient le courage de dire la vérité. Son nom ? Place de Grève ! Rue du Pilori ! Voilà mon affaire, me dis-je, moi qui cherche un endroit pour lancer à la foule de Paris mes violentes satires et mes joyeuses chansons d’espérance.(…) Venez donc chanter avec moi l’amour, le travail, la bonté, l’espérance dans un monde où les êtres humains auront droit au bonheur. Venez tous avec vos femmes, vos enfants, sans avoir peur de rougir devant les insanités qui déshonorent le café-concert aujourd’hui.(…) La rue est à tout le monde. Chacun sera chez soi. La fête commencera à 8h et demie. Le couvre-feu sera sonné à 11h et demie, pour que vous soyez rentrés chez vous avant que les apaches ne sortent de leurs salons (4) et les riches de leurs repaires.

Le lendemain, Comoedia mentionne cette première « où était accouru le Tout-Paris élégant pour applaudir les violentes satires de Montéhus ». Une preuve de ce succès : les mois suivants, le Pilori remonte dans la catégorie « music-halls et cafés-concerts » dans la liste des programmes de la revue.

En novembre 1907 : « Vendredi, première de Jean Misère (5) de Montéhus, numéro moins tragique que A Biribi, mais aussi intéressant, car il attaque toutes les cordes. C’est le paysan anticlérical, socialiste et humanitaire (…) C’est du Théâtre Antoine, et ceux qui aiment le vrai, le typique, passeront un bon moment ».

Le Théâtre-Antoine, de l’autre côté du boulevard, révolutionnait le monde du théâtre depuis vingt ans ; véritable mise en scène, décors réalistes et auteurs novateurs en étaient les piliers. En 1906 y avait été jouée une pièce de Montehus, La Nappe, et Firmin Gémier, franc-maçon comme lui, venait de prendre la direction de ce théâtre résolument engagé. Le cinéma y était présent dès l’été 1907. Et au Pilori ? C’est très probable. Montéhus est en vedette, mais un orchestre et d’autres numéros entourent ses prestations. Il crée au Pilori sa pièce anticléricale La Révolte d’un prêtre, et surtout La Barricade, pièce qui raille tant Clemenceau, le « socialiste devenu briseur de grèves », que celui-ci fait fermer le Pilori début 1909, et Montéhus jette l’éponge.

La salle change ensuite de mains et de nom un grand nombre de fois. On y projette épisodiquement des films, y compris dans le sous-sol. Un de ses noms loufoques : Le Bruyant Alexandre. Ce pseudonyme avait été choisi par dérision par Alexandre Leclerc, chansonnier qu’Aristide Bruant attaqua comme plagiaire. Ils se connaissaient fort bien, puisque Leclerc avait chanté sept ans chez Bruant, dont il était le sbire : Bruant partait la nuit faire des virées chez les prostituées qui racolaient entre Le Chat Noir et « jamais plus loin que les Bouffes du Nord », pour les faire parler de leurs vies et s’en inspirer. Leclerc de son côté cherchait dans leurs tiroirs les lettres des maquereaux emprisonnés. La chanson A Saint Lazare est peut-être un fruit de cette « collaboration » … (6) Leclerc venait d’exploiter, avec cinéma occasionnel, le Cabaret-concert des Adrets, 14 Bd St Martin. Il y fit chanter l’hétaïre des faubourgs, Casque d’Or (qui sera immortalisée au cinéma par Simone Signoret), peu après le retentissant procès Leca-Manda qui l’avait rendue célèbre. On imagine sans peine la ruée du public, mais ce fut bref, car malheureusement pour le commerce elle n’avait pas de voix ! Le décor macabre que Leclerc avait donné aux Adrets était en tout cas un peu semblable, Boulevard de Strasbourg.

En 1911, c’est Le Bourdon qui tient l’enseigne; un cinéma, mais aussi une taverne dont le prospectus annonce « Orchestre tzigane, soupers amusants ; on dansera, on rigolera, on s’amusera ».

Enfin, en novembre 1912, la salle est rachetée par une personnalité inventive, Georges Lordier, qui a déjà fondé plusieurs cinémas. Il la rebaptise Paris-Ciné, nom franc du collier qu’elle gardera jusqu’en 2001. Tiens, tiens, sûrement de la musique dans l’air !

Car c’est Lordier qui bientôt lancera les « chansons filmées » (les chanteurs sont en scène ou derrière l’écran, synchrones avec l’image). En tout cas, en 1914, Paris-Ciné est une des salles qui projettent Maudite soit la guerre, du Belge Alfred Machin, un des très rares films sortant du patriotisme exalté de l’époque. Souvenir de Montéhus ? Allons donc, l’heure est à « l’Union sacrée » et l’antimilitariste est devenu tout à fait cocardier, comme bien d’autres !

Survolons maintenant rapidement l’histoire d’un Paris-Ciné, qui joue en permanence un bonneteau à deux cartes, le rez-de-chaussée et le sous-sol, en s’efforçant toujours de faire bonne mine à mauvais jeu. Quand arrive le « parlant » en 1929, c’est la débâcle pour beaucoup de salles: Paris-Ciné met deux ans avant de s’équiper, mais relève le gant !

En 1955, il sort son jeu, avec son auvent sur le boulevard et son hall couvert de miroirs. Cette fois le sous-sol est un dancing, Le Caveau. Les caves sont alors à la mode, à Saint-Germain des Prés, mais rappelons-nous, il y avait déjà un Caveau à la Ville Japonaise…

En 1961, deux salles de nouveau, Paris-Actual et Paris-Ciné. Programme d’une semaine au hasard : Marqué par la Haine, (Paul Newman y est boxeur), et Les Jeux de l’amour, premier film de Philippe de Broca. A noter que le Paris-Actual est en « substandard », c'est-à-dire équipé pour les films en 16mm (y avait-il déjà un ciné-club ?). Un an plus tard, le lieu totalise 260 places. Au sous-sol Paris–Ciné a évincé Paris-Actual, et le rez-de-chaussée est à présent le Pix (le « ciné » des Américains), qu’on vient de rénover.

Pour sa réouverture est projeté « en exclusivité », en avril, Jules et Jim de François Truffaut. Ne nous payons pas de mots cependant : dans le Xème, les salles comme Paris-Ciné sont de « deuxième exclusivité » ; le film est sorti quatre mois plus tôt dans deux salles des beaux quartiers, le Vendôme (2ème) et le Studio Publicis (8ème). Boulevard de Strasbourg, on jouait cette semaine-là Strip Girls et La revanche des Gladiateurs. Le passage de Jules et Jim dans un ciné de quartier est cependant significatif pour un film-tournant tant du point de vue cinématographique que de l’évolution des mœurs qu’il signifie. Dans la seule année 1962, le film fera en France 1 567 176 entrées. Et que jouait-on dans l’autre salle ? En patrouille, film de guerre.

1er Mai 1968 : c’est Adios Gringo et Play Girls , la semaine suivante Maciste contre Zorro et Les Orgies de Raspoutine. Dans les années 80 et 90, il y a encore douze salles de cinéma dans le Xème. Comme celle des autres, la programmation de Paris-Ciné semble en continuité... en plus corsé voilà tout. On est passé du western au karaté, des Jeux de l’amour à La Rage du Sexe. Et de l’aveu même du propriétaire d’alors, quand la lumière s’éteint il y a de l’action dans la salle - mais pour reprendre une chanson de Montéhus, N’insultez pas les filles !

Cependant, changement de décor en 1997 : Pierre Dyens acquiert les deux salles - en piteux état - et les refait complètement en 2001, rebaptisant le lieu L’Archipel. Lors des travaux, il constatera qu’il ne reste presqu’aucun vestige des (modestes) décors de ce vieux ciné coriace, sauf, cependant, sept couches de plancher, dont l’une, en verre rouge, n’est pas sans évoquer un décor de cabaret. Depuis ce nouveau départ, l’Archipel, à présent cinéma d’Art et Essai, met à l’honneur les films nouveaux comme les classiques, avec une dimension particulière : la musique. Le cinéma est toujours en basse continue au sous-sol, mais mélodies et variations occupent scène et écran dans la salle du rez-de-chaussée. Part belle est faite aux films à sujets musicaux et à la musique de films, mais il y a aussi des concerts… et un bar. La Ronde n’est-elle pas accomplie, pour ce lieu de spectacle centenaire ? Gloire au 17… Boulevard de Strasbourg !

Dominique Delord

(1) Butte, Boul’mich’ et cie - Souvenirs d’un chansonnier. Nantes, Les portes du large, 1946
(2) Ma route et mes chansons, Paris, R. Julliard, 1946.
(3) Extrait du monologue Ma Patrie, 1910.
(4) On appelait les cafés les « salons des pauvres ».
(5) Jean-Misère était le titre d’une chanson d’Eugène Pottier, écrite au moment de la Commune.
(6) Maurice Hamel – Le roman d’un chansonnier populaire, ou Les aventures du Bruyant Alexandre, Paris, Imprimerie Monnier, 1929.

Article paru dans le bulletin n°5 2006 de la société historique Histoire et Vies du 10ème
Association Histoires et Vies du 10ème : http://hv10.org/